Bon, l'autre jour en échangeant avec un pote, paf, arrive sur le tapis sa playlist de 10 albums. Forcément je me suis posé la question. Comme si je devais décider des 10 albums à glisser dans mon sac (avec 10 dvd, 10 bouquins, 10 images, etc.) avant que l'on me largue sur une île déserte. Après quelques minutes de réflexion, j'ai renoncé à répondre à cet exercice. Quitte à partir sur une île déserte, autant ne rien avoir. Et puis de toute façon cette question est stupide, lorsqu’on arrive sur une île déserte, c'est rarement prévu. Même pas sûr qu'on a la chance, comme Tom Hanks, d'avoir 12 caisses de plis et colis Federal Express. «Oh, que vais-je trouver aujourd'hui ?…»

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Bon allez, les 10 LP qui m'ont marqué. Les 10 LP qui ont fait mon oreille. Par sûr que je sorte la même liste la semaine prochaine, mais bon, la tête farcie d’une réunion à rallonge chez mon client favori, pas envie de regarder la téloche, Iggy Pop sur la platine, c'est parti :

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stone

The Rolling Stones - Goat's Head Soup

Le premier album rock que j'ai écouté en entier à sa sortie en 1973. Bah oui, pas les Beatles. À l'époque j'écoutais surtout les 45 t des copains (ceux des grands frères) et quelques cassettes de compilations de rock avec Jerry Lee Lewis, Little Richard ou  Chuck Berry. C'est ce denier qui m'a donné envie d'écouter des trucs moins rock classique, plus hargneux ou plus pop.

Je ne garde pas un grand souvenir de cet album des Stones, hormis le méga tube Angie et Silver Train. En fait je réalise à 12/13 ans que je ne suis pas encore complètement rock, que j'ai besoin de mélodies. Cela part déjà trop dans tous les sens dans ma petite malheureuse discothèque où se mélangent Jesus Christ Super Star, Ennio Morricone et Jerry Lee Lewis qui m'impressionne grave au piano. À l'époque, je suis encore clavier. Les Beatles c'est clavier, les Stones c'est gratte.


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revolution

Ennio Morricone - Il était une fois la Révolution

On m'a déjà offert la BO de Il était une fois dans l'Ouest, prêté le 45 t de Le Bon, la Brute et le Truand. J'adore cette musique  tarabiscotée où se mélangent envolées lyriques et guitares électriques.

Je n'ai pas encore vu un western de Leone, je me contente des extraits le dimanche après la messe à La Séquence du spectateur : le duel final Bronson/Fonda, Cheyenne sur le toit du wagon (Ah, le coup de la botte !!)… Je fantasme sur ces westerns rock. Ennio Morricone fait de la pop pour des westerns pop.


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white

The Beatles – Le Double Blanc

Ce n'est pas mon premier Beatles. À 13 ans, j'ai déjà le Sergent Pepper, Revolver, Yellow Submarine. J'ai également écouté les deux best of officiels de l'époque, le bleu et le rouge, et même les premières merdes que l'on commence à sortir des tiroirs, comme ce The Beatles First, un sombre double acheté à France Loisirs, compilation de bandes de Tony Sheridan accompagné par les Beatles dans une cave. Et juste un titre 100% Beatles signé Harrisson-Lennon.

Avec le Double Blanc, les Beatles m'ouvrent les oreilles dès le premier titre, Back In the U.S.S.R., rock supersonique signé Mc Cartney. Je comprends alors que ma discothèque sera toujours un vaste bazar où se mélangeront tous les genres. À l’image de ce double album. Je vais faire mon éducation musicale, tout seul, et aussi grâce à petit disquaire vague sosie de Steve Tyler, le chanteur d'Aerosmisth


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The Who – Who's Next

Je vois Tommy à sa sortie et me prends une baffe monstre tant sur le plan musical que cinématographique. Ken Russel fait du MTV 10 ans à l'avance. Et musicalement je découvre «mon» groupe rock (Et au passage Elton John, Eric Clapton et Tina Turner). On me prête la BO Tommy qui me déçoit finalement, à part le génial Pinball Wizard et son ouverture au piano d'Elton John. Mais je sens un truc chez les Who. Un pote me fait écouter quelques 45 t et j'achète au super marché du coin une compile avec des titres d'avant Tommy : My Generation, Boris The Spider, I Can't Reach You

4 trucs m'interpellent : la voix de Daltrey, les riffs de Townshend, la basse lourde de Entwistle et la cogne des caisses de Moon. Chaque membre du groupe a un truc, une marque particulière. Malgré tout le respect que je leur dois, les Beatles ne m'ont pas procuré cette sensation.

Who's Next allume mon âme rock. Je découvrirais quelques mois plus tard la version originale, somptueuse, de Tommy. Je suis prêt pour d'autres déluges de grattes et de métal…


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mij

Deep Purple – Made in Japan

À la première écoute, j'ai une sorte de répulsion. Comment peut-on faire autant de bruit ? Comment peut-on faire des titres aussi longs ? Des solos de batteries qui n'en finissent pas ? Et quand on n'a pas un grand frère qui vous prépare les tympans avec Jimmy Hendrix ou  MC5, quand on a un père qui n'écoute que du Mozart ou de Beethoven, bah, cela n'aide pas des masses. Sauf un jour, va savoir pourquoi, on tombe sur une compile de Jean-Sébastien Bach. Et là, se produit une sorte de flash, inexplicable. Bach est un song writer qui te pisse des tubes, des mélodies pop qui te rentrent dans les oreilles et n'en sortent pas.

Je remets le Made in Japan sur la platine, avec ce «décodeur» Bach dans les oreilles. Et là, les solos et les riffs à 450 à l'heure de Ritchie Blackmore peuvent durer 3 plombes, je suis sur une autre planète !


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Rick Wakeman - No Earthly Connection

J'ai 14 ou 15 ans et regarde toutes les semaines l'ancêtre des Enfants du Rock, Juke Box présenté par Freddy Hausser. J'y vois des quantités de trucs, des télécinémas de films 16 mm avec Hendrix, Joplin, Genesis, Alice Cooper, Les Stones bien sûr avec des interviews de Mick Jagger parlant français…

Un jour, Freddy Hausser lance un reportage au Château d'Hérouville, studio mythique, où enregistre un Anglais, Rick Wakeman, qui est le clavier de Yes. 15 ou 20 minutes sur ce type de formation classique, fondu de synthé, moog et autres engins électroniques. Il n'est heureux qu'avec 25 claviers autour de lui. Je regarde ce musicien vertigineux et je me dis «Il a combien de doigts ? Combien de mains ?». Puis j'écoute cette musique que de nombreux critiques et rockers purs et durs mépriseront, la trouvant trop pompeuse. En mélangeant rock, pop, classique, jazz et médiéval, Wakeman m'ouvre d'autre portes. Suivront Yes, bien sûr, Genesis, des débuts, Emerson Lake & Palmer (encore plus du bébut…), Caravan, King Crimson, et puis surtout les agités de Jethro Tull qui me ramèneront au rock. Au droit chemin, quoi…


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Frank Zappa – Apostrophe

Ma discothèque se remplit. Je passe mes mercredis chez mon disquaire et claque mon argent de poche exclusivement en 33 t. J'ai horreur des 45 t pour une raison purement économique. Seulement 2 titres pour le prix du tiers ou du quart d'un album, et comme généralement la face B c'est du remplissage. Et puis, j'aime l'objet 33t. Les belles pochettes de Yes, Genesis, les photos des pin’up de Roxy Music, les textes, les livrets, etc. Le CD a tué cette magie…

Je lis Best. Rock et Folk m'emmerde à l'époque. J'ai lu plusieurs papiers sur Frank Zappa, ce barge qui passe à l'eau de javel tous les courants musicaux, se moque de tous les groupes et joue de la guitare comme un Dieu. Une légende raconte même qu'il a inventé la pédale Wha-Wha…

Mon disquaire me fait écouter Apostrophe. Première plage, Dont' Eat The Yellow Snow, première baffe d'une grande et longue série. J'ai longuement écrit sur le sujet, sur ce pan entier de l'histoire de la pop et du rock, de la musique tout court. Avec Zappa, je vais parcourir tous les genres : blues, pop, soul, rock, jazz, R&B, funk, disco, cabaret, metal, classique, rap, techno, etc., etc. Plus de 30 ans que cela dure, alors…


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10 CC – How Dare You ?

Je me souviendrai toujours. Un Rendez-vous du dimanche de 1975. Entre Marcel Amont et Joe Dassin, Drucker lance une vidéo de ceux qu'il considère comme les nouveaux Beatles, rien que ça ! I'm not in Love de 10 CC débarque. Trop, malheureusement, car aujourd'hui il ne reste que ça de ce groupe dans la mémoire collective. Ce méga tube est extrait de l'album The Original Soundtrack avec une pochette somptueuse représentant une table de montage 35 mm… J'achète l'album et découvre que le tube n'a rien à voir avec le vrai son de 10 CC.

10 CC c'est une pop savante, des minis-opéras où se mélangent tempos, mélodies, arrangements et voix pour former des chansons court-métrage. The Original Soundtrack… How Dare You est un album qui va plus loin dans cette approche de la chanson à histoire, à ambiance avec un travail en studio d'arrangements et de mixages extrêmement poussés pour les années 70. Et comme j'écoute trop ces albums, ils craquent… Grrr…

Suivront dans le genre, Supertramp (mais première période, avant la chute du Breakfast in America), Elton John (encore les débuts) et un chapelet d'artistes purement claviers, pop et orchestrés comme Billy Joel, Al Stewart, Steely Dan et dans un autre registre Electric Light Orchestra que la dernière pub SFR vient de remettre au goût du jour…


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George Benson – Breezin

C'est la fin des années 70 et je suis réfractaire au disco. Ma discothèque se remplit de Zappa, mais aussi des autres classiques que mes oreilles réclament : Led Zep, Doors, Hendrix, Lou Reed, Bowie, Pink Floyd… et puis d'autres plus hargneux comme Alice Cooper, Black Sabbath, Cheap Trick, ACDC. Je repose mes oreilles avec Elton John, Michael Franks, Fleetwood Mac…

J'écoute mollement de la disco, et finissent par atterrir des choses plus funk, plus groove sur ma platine. En particulier ce Give Me The Night par Mister Benson qui est presque déjà un vieux de la vieille (vu que cela fait déjà 15 ans qu'il enregistre des albums). Avec ce guitariste de jazz hors pairs, je pénètre dans un autre univers, celui des mélanges jazz-pop, funk, soul, groove. Je suis fidèle à Benson et cela sera mon premier concert d'arrivée à Paris, dans un Bercy tout neuf. Les premiers Stevie Wonder, Chick Corea, Weather Report, Stanley Clarke, George Duke (finalement échappé de Zappa), même Michael Jackson, qui cédera vite sa place à son "créateur", Quincy Jones, The Crusaders (cher à Tarantino), Al Jarreau et bien d'autres à coiffure afro vont passer sur ma platine.

Quant à la disco, c'est comme le pinard, 30 ans d'âge, c'est ce qu'il lui fallait pour que je finisse par apprécier avec les Bee Gees… et Jamiroquai.


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Tom Waits - One From The Heart

Je ne savais pas comment finir. J'aurais pu mettre un Lou Reed (Rock'n Roll Animal), un Doors (lequel ? tous…), un Queen (les 2 premiers, au moins…), un Led Zep (le 1 ou le 3 pour son bulldozer Immigrant Song), une compile de Burt Bacharach ou un Elton John (le 2, Elton John), Un Red Hot Chili Pepper, un Gainsbourg…?

Non. J'ai deux passions dans la vie, le cinéma et la musique et quand elles se rencontrent cela atteint parfois une forme de grâce. Francis Ford Coppola, en 1982, réalise un bijou, One From The Heart, l'histoire d'un couple qui se déchire le temps d'une nuit à Las Vegas, sous les reflets des néons. Coppola décide de faire une comédie musicale à l'ancienne. Il reconstruit en studio une rue entière de la cité des jeux, un décor pharaonique. Il tourne en vidéo et demande à Tom Waits d'écrire la musique et de l'interpréter.

Ce film n'est qu'amour. Amour entre deux êtres, amour de l'image, amour du cinéma et amour de la musique. Il m'arrive de pleurer au cinéma. J'ai pleuré. Pleuré sur la beauté des images. Pleuré sur la voix usée et gargarisé au wisky de Tom Waits. Ce film a fait un bide total. Coppola ruiné tournera des petits films pour se refaire. Mais d'autres petits bijoux…

Comme Zappa, Bowie, Reed, et bien d'autres, Tom Waits parcours la musique, traverse les genres, les années.

 

C'est ça, être pop et rock. Traverser…

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