Le Minitel est mort cette semaine. Vive le Minitel. Sérieux, je vais le regretter grave ! Sa mort est une date symbolique : celle de la fin d'une forme de rapports «normaux» entre les gens. Et d'une certaine liberté.

Le Minitel est un grand ratage technique français. Avec le Concorde, un OVNI (Objet Volant Nettement Invendable) comme disait Jean Amadou. Le Minitel est juste une bande annonce diffusée uniquement en France dans les années 80 pour annoncer l'Internet grand public. Des 1985, à peine 5 ans après les premiers tests en Bretagne, un million de Français peuvent accéder, via cet écran-objet, à toutes sortes d'informations et services : annuaires, banques, messageries, réservations de billets SNCF, commandes, jeux... Tout le concept de l'Internet est là, et mieux il y a un vrai modèle économique qui assurera à certains la fortune sans pirouette boursière et enfumage d'investisseurs. Remplacez ce bouzin par un PC ou un Mac et sa souris ; ne tapez plus, mais cliquez : la majorité des services web d'aujourd'hui a finalement la même base, seules quelques technologies sont venues l'améliorer et la rendre plus sexy...

La France a été le seul pays au monde à proposer à tout foyer équipé d'une ligne téléphonique l'accès à un réseau. France Telecom a inventé le «plug and play» : vous sortiez du carton ce bazar marron avec ses 2 fils, un dans la prise du téléphone, l'autre dans la prise de courant, et hop ça marchait ! Vous tapiez : 3615ulla, envoi, «Biiiiii», Connect. Et c'était parti pour des dialogues de culs à 10 € de l'heure…

Image_1Dans les années 80, quand t'avais ça sur ton bureau,
attention t'étais pas n'importe qui dans la boîte…

Alors pourquoi la France n'a-t-elle pas su vendre cette idée au monde ? Une technologie qui aurait forcément évolué et qui avait en plus une économie «réaliste» ? Les pays étrangers, avec certainement les USA en tête, ont dû lui opposer l'Internet bientôt ouvrable au public, la téléphonie mobile et des «devices» à l'étude : micro-ordinateurs de plus en plus rapides, souris, téléphones portables, tablettes… Probablement aussi l'idée que ces infrastructures, terminaux et services pourraient être financés par des compagnies privées, charge à elles de rentabiliser tout ce zinzin. Et enfin, l'idée de la liberté ! Cette liberté qui ferait que n'importe quel citoyen pourrait accéder à l'information, surtout si des compagnies oseraient lui proposer gratuitement ! Alors pourquoi les états iraient s'embourber dans tout ça ?

Seulement voilà, la liberté a toujours un prix. Et il est toujours très élevé. La première facture a été présentée fin 90 aux investisseurs et génies de la bourse : ce fut la première bulle Internet avec quelques centaines de milliards de dollars partis en fumée à la suite de prévisions surréalistes sur «l'économie» Internet. France Telecom, Vivendi-Universal, AOL Time Warner, Sisco ? touchés coulés.

La seconde facture présentée par la liberté, monstrueuse et à tout le monde cette fois-çi, ne s'exprime ni en euros ni en dollars, mais en minutes et en heures : le temps. Le temps bouffé et perdu. Une phrase à la con dit que la liberté de chacun s'arrête là où commence celle d'autrui. Ici, il s'agit de notre espace privé ou professionnel. Jamais l'homme n'a été autant esclave et envahi par lui-même avec des chaînes que sont les mails, SMS et appels sur portables, messages vocaux et flux quasi ininterrompus sur les réseaux sociaux dès l'instant où on y met un doigt. C'est probablement irréversible. Nous sommes arrivés à un stade où ne pas être dans ces boucles infernales, c'est en partie se désociabiliser, quasi s'exclure de la vie professionnelle et, pis, ne pratiquement plus avoir accès à certains services publics. Drôle de liberté, non ?

facebook_minitel

Objectivement, 10 € de l'heure pour mater des LOL Cats,
ou lire mes conneries… hein ?

Je lisais il y a quelques temps dans Stratégies, le résumé d'une étude faite sur l'invasion de l'Internet et du mobile dans la vie professionnelle. C'est un véritable cancer : un employé ne peut pas se concentrer plus de 10 minutes sur une même tâche sans être interrompu par un e-mail, un SMS ou un appel. Résultat ? Dans les entreprises on passe son temps à tout faire en urgence, alors qu'il n'y a pas lieu dans la quasi majorité des cas…

Cette immédiateté, parfois pratique, est la conséquence de technologies fantastiques mais aussi et surtout de l'absence d'une barrière qui nous permettrait de juger de sa nécessité. Une immédiateté que nous confondons tous avec la liberté. Une confusion qui nous pousse à envahir n'importe qui avec n'importe quoi, même si nous croyons bien faire. Cette barrière elle porte un nom : l'argent. Le bon vieux Minitel avait installé cette barrière. Cette barrière n'était pas une censure - les 3615 les plus juteux, si je peux me permettre, étaient déjà des sites de culs - mais un moyen de  préservation de notre temps et d'un meilleur libre arbitre. Et d'une partie de notre propre liberté.

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Bon dimanche !