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Il y a un proverbe de bureau à la con qui dit qu'il n'y a pas d'affaires urgentes mais que des affaires qui n'ont pas été traitées à temps. Avec les nouvelles technologies de communication, la notion de «traiter à temps» a un double sens : le premier est évident puisque c'est trop tard. Le second sens est un paradoxe, puisqu'il s'agit de trop tôt. (voir mon précédent Télédimanche #3615). Du coup un autre proverbe d'entreprise devrait être médité chaque matin par les employés et cadres stressés par des situations dont ils sont bien souvent eux-mêmes à l'origine : il est parfois urgent d'attendre.

L'urgence était un luxe il y a encore une quinzaine d'années. Régler des affaires urgentes impliquait des moyens particuliers, variés et rarement gratuits : des coursiers en exclu, des surconsommations de photocopies ou de fax, des prestations surfacturées, des plateaux repas, voire des nuits d'hôtels, sans parler des heures supplémentaires à payer aux collaborateurs embarqués dans ces urgences. Avant de s'offrir ces conditions de travail on prenait un peu de temps pour trouver un plan B, autrement dit évaluer les conséquences réelles et objectives du «retard» pris. Au garde fou du surcoût du traitement d'une affaire dite «urgente», il y avait une autre barrière, celle distinguant la vie professionnelle et la vie privée. Cette dernière barrière s'est profondément diluée depuis. L'instrument le plus machiavélique de destruction de cette frontière nécessaire à l'équilibre physique, affectif ou tout simplement familial, fut et est toujours le téléphone portable. La palme d'or revient au Blackeberry que des tas d'entreprises ont «offert» à leurs employés. Le cadeau empoisonné par excellence…

Ajouter les e-mails à gogo, la confusion quasi inévitable entre usages professionnel et privé de l'Internet par le mélange des publications et des échanges pro ou/et privés via les mêmes canaux (Twitter, Facebook, Viadeo… Google se faisant un plaisir de tout vous ressortir en bloc), ajouter donc tout ceci, sans bourse délier, et le rempart du «luxe» s'envole. Il s'est même définitivement envolé…

L'urgence n'est plus un luxe mais une effrayante banalité. Comme si tous nos actes ne pouvaient pas attendre ; comme si nous devions tout décider, choisir, valider, acter, confirmer, tout de suite, là par un e-mail, ici par un SMS, quelque soit l'heure ou le jour ; comme si nous devions toujours dire, informer, partager... Prendre le temps de prendre le temps : ce que l'homme a à peu près réussi à faire depuis la nuit des temps, et n'arrive plus du tout depuis à peine 10 ans, esclave de son bazar, architecte de cette nouvelle banalité de l'urgence. L'urgence est ainsi redescendue au rez-de-chaussée de la pyramide des besoins.

La panne gigantesque de plus de 10 heures du réseau Orange qui a privé de communication plus de 26 millions de Français ce vendredi, est alors forcement quelque chose de «grave» et ne peut pas être balayée d'un revers de la main par un Bah ce n'est pas qu'une panne ou un plus stupide Bah avant on se débrouiller bien sans portable. Comme dit la pub d'un marchand de lunettes, oui mais ça c'était avant. Vraiment avant. Et c'est précisément ça qui est grave.

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Bon dimanche !