21 août 2008
Striptease Camorra
La Mafia serait finalement une invention d'Hollywood, de Coppola ou de Scorsese ? Je ne reviendrai pas sur mon amour immodéré des films de mafia et de gangsters. C'est un genre cinématographique comme le western ou le film de guerre. Justement parlons deux secondes du western.
Plus personne n'ira contredire le fait que grosso modo l'histoire du western se coupe en 2 tranches : avant et après Sergio Leone. Qu'apporte Sergio Leone à ce genre ? un mélange de réalisme extrême et de maniérisme à l'esthétique pop. Le réalisme vient de son travail titanesque de recherches documentaires sur cette époque : la Guerre de Sécession, la construction des chemins de fer, les révolutions locales et le cow-boy au sens exact du terme à savoir garçon vacher et fermier… Les maxi manteaux des méchants de Il était une fois dans l'Ouest ne sont pas issus des délires des costumières de Cinecitta, mais de photos d'époques tout simplement. Le propos de Leone est purement historique, raconter des tranches quotidiennes de l'Ouest dans des villages improbables pris dans les tourmentes de la guerre de Sécession ou des révolutions mexicaines. Comme il disait, il filmait des balais de morts. Tous les personnages sont déjà condamnés dès le début du film, on sait qu'ils vont tous mourir car ils sont du passé. Les histoires sont simples mais balayées par le souffle de l'Histoire et une réalisation que j'ai toujours qualifié de «pop» : utilisation à l'extrême du cinémascope, gamme chromatique limitée, lenteur du montage, violence fulgurante et musique mélangeant académisme et guitare électrique…
Je ne sais pas si on peut dire qu'il en est de même pour le film de mafia ? Peut-on parlait d'un avant et après Gomorra, le film de Matteo Garrone ? La question n'est pas totalement stupide, c'est le temps qui donnera la bonne réponse.
N'empêche… À mon humble avis, le genre mafia a connu au moins deux breaks. Un premier avec Le Parrain de Coppola qui racontait presque pour la première fois la mafia vue de l'intérieur avec une forme de transposition de ce que l'on pouvait imaginer de son «fonctionnement» originel en Italie ou en Sicile.
Ensuite, alors que Coppola avait planté sa camera dans «l'aristocratie» du milieu en s'attachant à filmer des luttes de pouvoir, Scorsese, avec ses Affranchis, va descendre d'un cran, dans les rouages ou se mélangent délinquance et gestion d'entreprises.
Matteo Garrone serait-il le Leone du genre ? Je serais tenter de l'affirmer car sa démarche est assez similaire : réalisme et parti pris de réalisation.
Le réalisme. Quand Scorsese décortique l'organisation (Les Affranchis ou Casino), il reste encore dans les étages. Matteo Garrone, lui, descend carrément dans les sous-sol, les soutes, là où ça rame grave. dans Gomorra, point de parrain au luxe affiché. Le seul truand qui semble un tant soi peu «important» se cogne quand même le boulot, et pas le plus appétissant : le traitement à la va-que-je-te-pousse d'ordures et déchets toxiques. C'est précisément là où Garrone et Leone se rejoignent : le vrai, ce que l'on peut «toucher». Mais ici, pas de photos d'archives pour se dire «ah ben oui, c'était comme ça» ; il suffit de lever la tête, regarder un peu les infos, aller faire un tour dans une banlieue aux cités sordides ou ça deale à tour de bras, se balader dans des quartiers ou l'on sait parfaitement que derrière des portes cochères, dans des arrières-cours, s'empilent des pakistanais ou des chinois derrières des machines à coudre. La mafia est partout. Elle régit des zones entières de l'Italie. Et comme l'explique un des personnages, c'est grâce à eux que "ce pays de merde" a pu rejoindre l'Europe, avoir l'Euro. Et le pire c'est que cela «semble» vrai. Car au delà de la démonstration de la présence de la pieuvre dans toute l'économie, via à un multi-scénario relatant des fragments de destins d'une dizaine de personnages pris volontairement ou pas dans l'engrenage, Garrone finit d'enfoncer le clou par un parti pris de réalisation clinique.
La réalisation. Souvenez-vous l'émission Striptease sur France 3 : des sujets filmés en «témoins» de tranches de vies incroyables. Ces reportages, froids et bruts où la caméra suit comme une mouche des gens ordinaires - agriculteurs, artisans, comédiens, putes, fous, etc. - pendant des semaines, des mois. Gamorra, ce n'est pas un film, c'est Striptease Camorra. C'est le malaise effrayant de plusieurs reporters-images que Garrone expédie pour suivre ici un gamin de 11 ou 12 ans qui deale dans un cité véritable camp retranché, là un chef d'atelier clandestin sous pression matin, midi, soir et nuit, deux paumés de 16 ou 17 ans qui se croient dans Scarface et qui vont pas tarder à agacer le petit chef local, un comptable de l'organisation… Tout ceci se mélange allègrement sans jamais se croiser. C'est tout le principe de la pieuvre. Au mieux on verra quelques ventouses, un ou deux bouts de tentacules… mais jamais l'ombre d'un cerveau.
Gamorra est un film d'un violence extrême. Pas au sens fusillade – il y en a, mais elles vont tellement vite qu'on réalise à peine – mais d'une violence visuelle et psychologique rare. Gamorra secoue. Gamorra dérange. Gamorra est la mafia.
Alors est-ce qu'une nouvelle page de ce genre cinématographique va se tourner sur l'après Gamorra ? Gamorra s'ouvre sur une séquence de règlement de compte à l'esthétique bleutée, soignée et crue. C'est la seule séquence de «mafia» du film. Comme si il y avait un contrat sur Scorsese et que Matteo Garrone s'y colle…
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