Dire que la mort de Michael Jackson est un événement médiatique sans commune mesure est une lapalissade totale. Mais voilà, chez imposture, derrière le paravent suédois, on considère que c'est un événement historique.

Si, si.

michjac

Historique dans le sens où il marque à sa façon une étape charnière dans une histoire. La mort de Bambi est le symbole absolu d'une autre mort, celle de l'industrie du disque. Une industrie qui a certes explosé en quelques dizaines d'années mais n'a pas su se remettre en question, n'a pas vu arriver l'Internet, et qui aujourd'hui pleurniche en France à l'assemblée pour qu'on lui vote une loi surréaliste et inapplicable pour tenter de sauver les meubles.

- + -

Michael Jackson est le deuxième vendeur de disques de toute l'histoire derrière les Beatles. C'est un fait, qu'on aime ou pas.

sgtpepper_cover

Justement, les Beatles, ils ont révolutionné l'industrie du disque. Avec eux le 33t est passé du stade de galette de vinyl à celui d'album, d'objet. Ils ont inventé le principe du «concept album» avec le Sergent Pepper's Lonely Hearts Club Band. Cet album, considéré par un jury de plus de 250 personnalités mondiales de la musique et des médias comme le premier du classement des 500 meilleurs albums de tous les temps*, provoque un séisme à sa sortie en 1967. Les Beatles ré-inventent tout et posent les fondations de l'industrie du disque pour les décennies à venir. Au delà du wagon de tubes contenu dans cet album, la révolution vient de la qualité exceptionnelle du son, des trouvailles de mixage (huit pistes à l'époque), de l'usage extraordinaire de la stéréophonie, les Beatles étant là dans votre salon, presque sur le canapé ; la pochette reproduit les textes de toutes les chansons ; la photo et la direction artistique sorties de nulle part (en fait de Paul McCartney, qui imposera également la pochette blanche du fameux double blanc…) seront reprises, pompées, détournées.

En 1967, l'album de rock et de pop est né, et l'acte de naissance est signé par les Beatles. À partir de là, tous les groupes de la planète s'attacheront à ne pas sortir des 33t mais des albums. Des albums guidés par une ambiance musicale générale, plus ou moins une histoire déroulée au cours des titres et livrés dans une forme de plus en plus travaillée. L'industrie de la pochette du disque battra son plein avec studios spécialisés et grands noms de la peinture, du cinéma, de la photographie mis à contribution.

thriller_01

1982. Thriller** sort. Plus de 100 millions sembleraient avoir été vendus à ce jour. Comme les Beatles, Michael Jackson va lui aussi provoquer un deuxième séisme dans l'industrie du disque. Et pour qu'un séisme se propage bien, il ne faut pas qu'il y est trop de choses à secouer, sinon l'onde se disperse et s'atténue. À l'époque point de CD, point de MP3, point d'Internet, point de téléphone portable, mais des chaînes satellite et câble à l'état d'embryons. Canal + n'existe même pas. Bambi va s'engouffrer dans la brèche.

Comme les Beatles vont transformer le vinyl en or, Bambi va transformer le scopitone, qui opère une mue laborieuse, en clip. Il convoque John Landis (de la Bande à Steven Spielberg), Rick Baker, le spécialiste des maquillages de films d'horreur, visionne certainement en boucle le film culte de George A. Romero, la Nuit des morts vivants (1968), et surtout met au point une chorégraphie rentrée dans l'histoire au même titre que la pochette du Sergent Pepper. Ce clip de presque un quart d'heure est alors l'acte de naissance d'une nouvelle industrie du disque qui reposera sur un modèle artistique et marketing redoutable – album CD + singles + clips – relayés par des rouleaux compresseurs qui se nomment MTV, puis M6 et compagnie… Michael Jackson à la fois saltimbanque et homme de marketing (certainement bien entouré, mais plus avisé qu'on ne peut le croire) va dérouler ce modèle méthodiquement pour totalement dominer l'industrie musicale pendant prés de 10 ans.  Au point de pouvoir se payer une grande partie des droits d'éditions du catalogue Sony et des Beatles. Joyaux laissés en héritage à ses enfants…

Là aussi, le modèle Jackson sera scrupuleusement suivi par des générations de groupes, chanteurs et chanteuses avec stars d'Hollywood devant et derrière la caméra.

Si la fin de l'histoire de Michael Jackson est moins brillante tant sur le plan artistique que privée, celle de l'industrie du disque ne l'est pas plus. Car depuis les Beatles et Michael Jackson, a-t-on eu droit à un séisme d'origine artistique suffisamment fort pour que cette industrie mute, évolue, perdure à défaut de croître ?

À ce jour, les derniers séismes s'appellent, ou se sont appelés, CD, MP3, Napster, Itune, Ipod… Rien de particulièrement créatif dans tout ça, à part des trouvailles de technologies.

C'est ainsi que je considère la mort de Michael Jackson comme un événement historique. Il avait signé un second acte de naissance d'une industrie aujourd'hui moribonde, qui ironie du sort sursaute depuis quelques jours par la grâce du roi mort. La cérémonie de mardi au Staples Center devant des milliers des fans, sera également celle d'adieu d'un modèle marketing et économique définitivement mort.

J'espère juste de tout cœur qu'un troisième séisme se produira…

- + -

meilleursalbums_248

*Rolling Stone. Éditions White Star. 25 €.
** Toujours par le jury réuni par Rolling Stone,
Thriller est le 20e album de tous les temps.